L'introspection du batârd aux lèvres noires


Ab-Soul, membre le plus mystérieux du crew TDE, sort son troisième album. Intriguant, envoutant et très imagé, le rappeur indie livre un projet très abouti. Cela valait le coup d'attendre.




Herbert Anthony Stevens IV , de son vrai nom, est né à Carson, en Californie. Bien qu'il n'ait pas encore atteint la notoriété de ses compères de label, Kendrick Lamar et SchoolBoy-Q, Ab-Soul s'est bâti une réputation de meilleur parolier du Top Dawg Crew avec Control System et Longterm Mentality, ses deux premiers albums. These Days est une nouvelle étape dans la trajectoire de l'artiste dont les compositions stellaires ne cessent de développer des émotions franches et profondes chez l'auditeur. Promu avec les singles Tree of Life et Stigmata, l'ensemble de 15 chansons est notamment accompagné par les membres de Black Hippy. On note aussi des apparitions d' Action Bronson, Danny Brown, JMSN, Lupe Fiasco , Asaad , Short Dawg et Rick Ross. Les "gracieusetés auditives" sont composées par Blended Babies, J. Cole, Larry Fisherman (Mac Miller), Terrace Martin ou encore Dj Dahi.

Les singles Stigmata et Hunnid Stax étaient le meilleur hors d'oeuvre possible pour ce projet. Représentatif de l'ambiance générale pour le premier et caution mainstream pour le second. Il n'y a pas de hasard, on retrouve notre bon cuisinier ami de la hype Action Bronson et Asaad, le prodige de Philadephie sur Stigmata tandis que ce n'est pas moins que Mac Miller et SchoolBoy Q dans Hunnid Stax

De la métaphysique embrumée dans la marijuana, les soucis et le "rap system"

A la solennité de l'introduction God Reign, Soulo passe aux jeux de mots savamment distillés dans Tree Of Life. Un hommage, logique et attendu, est rendu à la défunte Alori Joh dans l'introduction “My girl died and I lost my mind/ I’m off everything except heroin,”. L'ex petite amie du californien est décédée le 6 février 2012 d'un étrange et intriguant suicide

L'aspect conspirationniste et conscient est moins présent que sur Control System et ce n'est pas pour déplaire. Le rappeur a changé de vie et il l'exprime dans Dub Sac. Il est passé du petit pochon de 2 grammes au volant d'un tacot, à la Mercedes Benz accompagné par l'once (28 grammes) de marie jeanne à fumer allègrement. "I had a dub sack in my bucket/Rolling around like ''fuck it''/Now I got a OZ in this Benz, still rolling around like "fuck it" OZ in this Benzo/ rolling around like "fuck it" [...]". 

La métaphysique est la connaissance rationnelle des réalités transcendantes et des choses en elles-mêmes. Les névrosés apprécieront. Ab-Soul analyse l'évolution de la société et de la vie depuis un point en altitude qu'il a atteint après plusieurs bouffées acharnées sur son joint et quelques lampées de "lean".
La codéine et le cannabis sont très souvent mentionnés et cela répond à la demande actuelle. Les blings blings du début des années 2000 ont été remplacés par l'apologie de la drogue. Ab-Soul a une personnalité plus complexe que ses pairs. Sa consommation de psychotropes traduit son caractère cérébral et lui permet d'être dans un état second qui le préserve des tourments de la réalité. Il n'empêche qu'il ne se place pas au dessus de la mêlée en dépit de certaines thématiques qu'il aborde. Un jour viendra où les membres influents de la communauté afro-américaine cesseront de s'autodétruire et auront des perspectives plus larges que d'encourager leur audience à se perdre dans la vacuité de la décadence. Vaste débat..

Back to the album. On retrouve de nombreux instants de légèreté même si la qualité des instrumentaux et la richesse des effets sonores compense la répétition des sujets. Sapiosexual est le meilleur exemple du paradoxe Ab-Soul, d'aucuns ne devraient pas s'arrêter au suffixe du titre de la chanson. Dans Feeling Us, le plaisir monte en gamme au rythme de l'instru groovy. A noter la prestation une fois de plus honorable de Jay Rock, l'homme le plus authentique et "rue" de l'équipe T.D.E. 
Une chanson entière est reservée à Kendrick Lamar. Cet interlude jazzy plaira sûrement aux puristes ou aux amateurs d'une certaine idée du purisme hip-hop. Après tout, K.Dot est la nouvelle star aux basques de Drake. Il fallait bien une piste entière pour entasser tout son ego.. Comprenne qui pourra. C'est aussi un passage de témoin en Ab-Soul et Kendrick car le premier cité avait fait le même genre de prestation sur l'album Section 80. Avant cela, on se délecte de Just Have Fun avec le credo "Do the drugs, don't let the drugs do you" en accompagnement. Il y a peu d'accroc voire aucun. Rick Ross fait comme assez souvent en featuring du très bon boulot (Nevermind) et Puff Daddy alias Diddy ou P.Diddy gratifie Ab-Soul d'un de ces "interludes-hommages" dont il a le secret. C'est sûrement un moyen pour le président-rappeur "Big Homie" du label Bad Boy de crédibiliser une éventuelle prochaine sortie d'un projet solo.


La fin du début

Anthony Tiffith, le P-D.G. de Top Dawg Entertainement avait annoncé la sortie de six albums en 2014, soit un album solo pour chacun des artistes du label. These Days est donc le second opus de la série et peut être le plus consistant depuis longtemps en comparaison avec la répétitive (mais agréable) folie de SchoolBoy-Q. Ab-Soul est donc plus léger par instants mais reste fidèle à ce qu'il a toujours proposé, de la conscience spirituelle. La conclusion des pistes avec une mélodie différente du morceau de base est particulièrement appréciable tout comme les hommages à Nas (dans la dernière piste W.R.O.H.) Ce troisième album solidifie le bagage du rappeur qui reste sous évalué par le public et les médias à cause de la tristesse et de l'aspect énigmatique du personnage.